Il n’aurait jamais du la regarder. Il la connaissait depuis plusieurs années, ayant déjà eu affaire à elle pour un problème administratif. La discussion avait été orageuse.
Le temps passa. Il la croisait de temps à autre, se contentant d’un geste de tête en guise de salut.
Ce jour là, c’était il y a environ 15 jours, alors qu’il s’apprêtait à branler du chef, comme à son habitude, son regard croisa le sien. Il oscilla, titubant brutalement, et du se retenir au mur pour ne pas tomber.
Avec un léger sourire, elle réintégra son bureau.

Il se sentit fébrile, vidé, amoureux.

Le reste de la journée fut difficile. Incapable de se concentrer sur son travail. Le visage, le sourire et surtout les yeux de Lucie. Immenses, profond comme un lac de montagne.

Rentré chez lui,Thomas essaya de cacher son trouble. Les enfants, Romain et Laetitia, à leurs habitudes se précipitèrent dans ses bras.
Il eut du mal à embrasser sa femme, s’en débarrassant d’une vague bise sur la joue.
Aude le regarda, interrogative.
Depuis quelques temps, le torchon brûlait entre eux. Il s’étaient marié jeune. Amour de jeunesse, qui au fil du temps se sclérose.

Oh ! vie heureuse des bourgeois ! Qu’avril bourgeonne
Ou que décembre gèle, ils sont fiers et content
Ce pigeon est aimé trois jours par sa pigeonne ;
Ca lui suffit, il sait que l’amour n’a qu’un temps.

Elle a fait son devoir ! C’est-à-dire que oncques
Elle n’eut de souhait impossible, elle n’eut
Aucun rêve de lune, aucun désir de jonque
L’emportant sans rameurs sur un fleuve inconnu

Et tous sont ainsi fait ! Vivre la même vie
Toujours, pour ces gens là cela n’est point hideux.
Ce canard n’a qu’un bec, et n’eut jamais envie
Ou de n’en plus avoir ou bien d’en avoir deux.

N’avoir aucun besoin de baisers sur les lèvres
'Et, loin des songes vains, loin des soucis cuisants,''
Posséder pour tout cœur un viscère sans fièvres,
Un coucou régulier et garanti dix ans ! (1)

Aude oscillait entre conscience et désespérance, se demandant ce qu’il lui arrivait. Son mari qui avait était toujours présent, tout en étant absent, était de moins en moins là. Elle ne comprenait pas ce qui ce passait. Même s’il n’avait pas toujours été très causant, Thomas était devenu de plus en plus taciturne. Elle avait l’impression qu’il la fuyait.

Même ses enfants ne la ramenait plus dans un état de vigilance normale. Leur père s’occupait bien d’eux, mais elle le sentait partir.Thomas était de moins en moins présent, de plus en plus absent pour son travail, de plus en plus absent pour elle.

Couchée dans son lit ou assise dans son fauteuil elle percevait les enfants et son mari comme des ombres. Maléfiques. C’était viscéral. Comme un nœud, un gouffre qui lui bouffait les tripes.

Pourquoi avait il ce regard dur ?
Qu’est ce qui avait changé ?

IL avait changé !
Il continuait à s’occuper des enfants, mais son esprit n’était plus là. Il avait toujours été silencieux, taciturne, distant. Il ne lui offrait pas la tendresse dont elle avait besoin, et par suite elle ne lui en donnait pas.
Le problème venait il de là ?

Dans un recoin de son cerveau se formait une pensée qu’elle refusait d’accepter.
Et s’il y avait une autre femme ?

Elle repensait à celle qu’elle avait vu alors qu’elle était avec son mari dans une petite rue commerçante.
Une grande jeune femme, court vêtue, le regard pétillant et un grand sourire. Sure d’elle et de l’effet qu’elle faisait sur les hommes. Bien dans sa peau, conquérante.
Une femme comme elle ne serait jamais, quelle ne pourrait jamais être.

Elle s’était approchée de Thomas. Ils se connaissaient, ils travaillaient au même endroit. Ce qu’elle avait lu dans le regard de son mari l’avait glacée. Elle s’était figée, durci.
Découvrant en cette femme une rivale, une ennemie. Il ne lui en parla jamais, elle lui demanda rien.
Ne voulant pas savoir.

Le mois dernier, alors qu’il devait passer quelques jours dans sa famille, elle le rejoignit, à la demande de sa mère. Elle vit, sur son visage, la contrariété succéder à la surprise. Elle n’était pas la bienvenue.

Pourquoi ?

Les enfants avaient été fou de joie. Il avait semblé heureux de les voir, mais en même temps il était contrarié.

Tu n’a plus rien à dire
Moi, j’ai tout oublié
Et de chagrins en rires
On finit de s’aimer
Je ne parle qu’un peu
Toi, tu ne m’écoutes pas
Dis, lequel de nous deux
Oubliera l’autre,là
C’est toi qui partira
Déjà je ne dis rien
Déjà je parle bas
Et j’attache mon chien

Le temps qui se déchire
S’enguenille d’ennui
C’est peut-être le pire
Je te vois qui t’enfuis
On s’est aimé pourtant
En éclats et en rires
Assez pour que les gens
Aient l’air de nous maudire
Voilà la pluie qui sonne
Sur les fleurs du jardin
C’est la fin de l’automne
Tu partira demain

Moi je te conduirai
Jusqu’au bout de l’allée
Et puis je fermerai
Les grilles de l’été… (2)

  (1)(Extrait de « Oiseaux de passage » de Jean Richepin, mis en musique et interprété par Georges Brassens)
  (2)« Chagrin » Gribouille (1941-1968)